Un Centre dédié à la recherche sur André Gide

Le Centre d’Études Gidiennes a vocation à coordonner l'activité scientifique autour de Gide, diffuser les informations relatives aux manifestations gidiennes et à rendre visibles et accessibles les études qui lui sont consacrées.
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Centre d’études gidiennes Bureau 49, bâtiment A UFR Arts, lettres et langues Université de Lorraine Île du Saulcy F-57045 Metz cedex 01

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Publié entre 1899 et 1901, Le Roi Candaule fut la première pièce de Gide mise en scène par Lugné-Poe au Théâtre de l’Œuvre en 1901. La rédaction occupe Gide dès l’été 1898, comme en témoigne, entre autres, la correspondance avec Henri Ghéon. Hérodote en est la source principale, mais Gide réélabore ses lectures, ses souvenirs de voyage, voire les échanges qu’il a alors avec ses proches, les entrelaçant dans sa revisitation du mythe de Candaule et Gygès. Et si l’histoire est celle d’un revers de fortune dynastique, en Lydie, au VIIe siècle avant J.-C., qu’embellit le surnaturel platonicien de la bague magique, le récit légendaire offre à l’auteur l’occasion d’exploiter le mythe en tant que « mine sans fond […] de vérités éternelles » et de « mettre en scène » sa conception du théâtre au tournant du XIXe – XXe siècle.

Dès le début, Gide amorce le jeu de miroirs dévoilant la duplicité antithétique des personnages et la circularité du drame. Ivresse et sobriété distinguent les couples : d’une part Candaule, roi riche, et Gygès, pêcheur pauvre, son sujet et ancien camarade d’enfance ; de l’autre, Trydo, la femme de Gygès, « goton » adultère, et Nyssia, reine digne mais pudique. Même les huit courtisans, convives au banquet de Candaule, sont concernés par cette ambivalence : d’un côté, les flatteurs arrivistes, lubriques et obscènes, de l’autre, les âmes nobles, porteuses d’un sentiment d'amitié honnête, quoiqu'ambigu. Simmias, l’un d’eux, demande à propos de Candaule : « Est-il heureux vraiment ou simplement le paraît-il ? ». C’est donc le drame de la quête du bonheur que propose cette version gidienne du mythe.

En fait, Candaule dévoile publiquement la beauté de Nyssia, car il ne veut pas priver autrui d’un bien dont il bénéficie tout seul. De plus, persuadé qu'il possède le bonheur, il souhaite prendre sa cour à témoin afin qu'elle confirme ce bonheur. Pour ce faire, il lui faut un intermédiaire, miroir ou alter ego : d’abord les courtisans, ensuite Gygès lui-même. C’est à ce dernier qu’il confiera sa femme pour une nuit d’amour. Le dévoilement de la nudité et la possession charnelle auront lieu à l’insu de la reine grâce à la bague d’invisibilité que le ventre d’une daurade servie au banquet a accordée. D’ailleurs, le poisson, à l'image d'un oracle, avait laissé parler l’inscription en grec de l’anneau : « Je cache le bonheur ». L’expression est sibylline : le bonheur, se cache-t-il dans le joyau si bien qu’il en est porteur, ou bien l'anneau fait-il disparaître le bonheur quand celui-ci existe déjà ?

Grâce au subterfuge conçu par Candaule, Gygès possédera enfin la reine. Or, le pêcheur se trouve entre deux figures féminines, Nyssia et Trydo, qui manifestent une gémellarité au moins littéraire, puisque leur nom renvoie, selon les sources, au même personnage. Il faut donc que l’une d’elles soit éliminée pour laisser un nouveau triangle se former : Candaule, en tant que « caractère », accomplit un acte qui dépasse son humanité en offrant sa femme à son ami, qui deviendra son rival. Quant à Gygès, que le don de la bague a élevé au rang royal, c’est au goût du risque de son roi qu’il devra faire face. Toutefois, en faisant la démonstration de sa « donnante nature » par une excessive générosité, Candaule a aussi signé sa condamnation à mort. En effet, la révélation de la trahison sera sans issue pour Gygès : vivre en roi ou mourir. L’alter ego, jaloux comme Candaule après cet acte admirablement « insensé », tue alors le roi. Et c’est Nyssia qui stimule sa main meurtrière. La femme pudique devient vengeresse, montrant orgueilleusement son visage sans voile. Gygès ordonne alors à la nouvelle Trydo : « Eh bien ! Recousez-le ». Ainsi l’histoire de Candaule et de Gygès se conclut-elle, non sans renvoyer implicitement à la scène d’exposition : « Que celui qui tient un bonheur, - qu’il se cache ! / Ou bien qu’il cache aux autres son bonheur. »

Marco Longo

 

Bibliographie raisonnée

Éditions

Théâtre complet, Neuchâtel-Paris, Ides et Calendes, tome II, 1947 (préfaces p. 29-40, texte p. 41-145, notice par Richard Heyd p. 179-180).

Le Roi Candaule, éd. Patrick Pollard, Lyon, Centre d'Études Gidiennes, « Gide/Textes », n° 14, 2000.

Études critiques

Claude Jean, André Gide et le théâtre, Paris, Gallimard, « Les Cahiers de la N. R. F. », 2 volumes, 1992.

Longo Marco, Le triangle en travesti : le pièces giovanili di André Gide. Analisi e prospettive, prefazione di Maria Teresa Puleio, Firenze, Olschki, 2006.

Martin Claude, La Maturité d’André Gide. De Paludes à L’Immoraliste (1895-1902), Paris, Éditions Klincksieck, 1977.

Robichez Jacques, Le Symbolisme au théâtre. Lugné-Poe et les débuts de L’Œuvre, Paris, L’Arche, 1972.

Articles critiques

Beaubourg Maurice, « André Gide et le Candaulisme », La Plume, 1er juin 1901.

Church D. M., « Structure and Dramatic Technique in Gide’s Saül and Le Roi Candaule », Publications of the Modern Language Association of America, New York, volume 84, 1969, p. 1639-1643.

Debard Clara, « À la recherche d’une écriture dramatique nouvelle : Le Roi Candaule par André Gide », dans Pascal Lécroart (dir.), Formes et dispositions du texte théâtral, du symbolisme à aujourd’hui - enjeux littéraire, poétique, scénique, Presses Universitaires de Franche-Comté, à paraître le 16 mai 2019.

Delorme Cécile, « Le Roi Candaule ou les dangers de l’amour », Cahiers André Gide, tome 1, 1969, p. 299-318.

Feal Gisèle, « La magnificence du Candaule. Comparaison d’une pièce de Gide et d’une pièce de Crommelynck », Romance Notes, Chapel Hill, tome XIII, 1971-1972, p. 197-203.

Flower Smith Kirby, « The Tale of Gyges and The King of Lidia », American Journal of Philology, vol. XXIII, 1902, p. 261-282/361-387.

Flower Smith Kirby, « The Literary Tradition of Gyges and Candaules », American Journal of Philology, vol. XLI, 1920, p. 1-37.

Gerould Daniel, « Candaules and the Uses of Myth », Modern Drama, volume XII, n° 3, december 1969, p. 270-278.

Ghéon Henri, « Notes sur une renaissance dramatique (IV). Le Roi Candaule », L’Ermitage, août 1901, p. 107-119.

Pollard Patrick, « The Structure and Meaning of a Gidean Myth, Le Roi Candaule », Forum for Modern Language Studies, St. Andrews, Scotland, 1977, p. 336-349.

Pollard Patrick, « Genèse et variantes du Roi Candaule », La Revue des Lettres Modernes, Paris, Caen, 1362-1370, 1998, p. 63-82, discussion p. 83.

Rosso Corrado, « Il talismano e la porta chiusa (Le Roi Candaule” e La Porte Étroite) », Il serpente e la sirena. Dalla paura del dolore alla paura della felicità, Napoli, Edizioni Scientifiche Italiane, 1972, XXVII, p. 297-327.

San Juan jr Epifanio, « Patterns and Significance in Two Plays of Gide », Discourse, volume 8, autumn 1968, p. 350-361.

Vielé-Griffin Francis, « Lettre à André Gide après l’émouvant Roi Candaule », L’Ermitage, juin 1901, p. 414-418.

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Vous trouverez en bas de cette page plusieurs ressources critiques en ligne sur cette oeuvre. Elles figurent en couleur.

Quand Gide le rencontre au banquet Moréas (2 février 1891), Henri de Régnier, de cinq ans son aîné, est déjà le familier de Mallarmé, dont il est le disciple le plus proche, et de Heredia, dont il épousera la seconde fille. En avril 1890, adoubé par un article élogieux de Jean Lorrain, il s’impose comme le porte-flambeau de la jeune poésie en publiant, après quatre recueils à la prosodie régulière, les Poèmes anciens et romanesques, dont les vers libres et le paysage état d’âme expriment l’idéalisme et le mal être de sa génération. Héraut du Symbolisme, il fonde avec Francis Vielé-Griffin les Entretiens politiques et littéraires et codirige avec Albert Mockel La Wallonie. Gide se lie très vite avec le « poète des fabuleuses attitudes et des chimériques conquêtes » et lui adresse aussitôt Les Cahiers d’André Walter, « ce motif d’enthousiasme et de mélancolie », dont il rend compte dans La Wallonie (mars-avril 1891). En retour Gide lui dédie la première partie du Voyage d’Urien publiée dans la même revue (mai-juin 1892). Leur relation, loin d’être fondée sur le seul commerce intellectuel, s’avère fusionnelle. Ils multiplient les rencontres, entretiennent une correspondance assidue et, « pèlerins des rivages », voyagent ensemble en Bretagne (août-septembre 1892). Régnier juge Gide « un curieux génie, plein de préoccupations bizarres mais fort agréable à fréquenter, docte à la fois et enthousiaste et nourri des meilleures esthétiques », mais il se montre parfois réservé sur son œuvre. Gide, lui, admire infiniment les vers et les proses de Régnier, dont il sait des pages par cœur et dont les réminiscences innervent ses premiers écrits. Il aime surtout « Hertulie » pour les « douloureuses analogies » que ce conte entretient avec sa propre histoire.

Mais le « secret de ressuscité » ramené de Biskra exige de se détacher des modèles trop identificatoires, qui le tirent en arrière, et l’ironie de Paludes, en mettant à distance l’œuvre de Régnier, l’aide à construire la sienne. Ils cohabitent encore au Centaure (1896) et Gide consacre à son étude sur Michelet un article élogieux (1898). Mais les mutations de la maturité révèlent leurs différences et provoquent leur éloignement. L’éreintement de La Double Maîtresse (1900) dans La Revue blanche blesse cruellement Régnier qui, dans une lettre, écrit à Gide son aversion pour L’Immoraliste (1902). Gide tente de corriger le tir dans ses notes sur Les Amants singuliers (1901) et Couleur du temps (1909) et l’invite à collaborer à La NRF. Mais Régnier ne contribue qu’une seule fois (décembre 1909) à cette revue qui juge suspects son « esprit mondain » et son goût pour l’art décoratif. Après la guerre, devenu feuilletoniste du Figaro, il consacre une seule recension à Gide, à l’occasion de La Symphonie pastorale (1920), et ne l’évoque plus ensuite qu’au hasard des essais critiques publiés sur son œuvre. La rupture est définitive et les éditions originales de Régnier figurent parmi les livres sacrifiés au financement de son Voyage au Congo (1925). Mais il retient quatre de ses poèmes dans son Anthologie de la Pléiade (1949).

Pierre Lachasse

Pour en savoir plus...

Bibliographie raisonnée

Besnier Patrick, Henri de Régnier, De Mallarmé à l’Art déco, Fayard, 2015.

Gide André, Régnier Henri de, Correspondance 1891-1911, éd. David J. Niederauer et Heather Franklyn, Presses Universitaires de Lyon, 1997.

Lachasse Pierre, « Régnier et le Groupe de Gide (1898-1912) : l’histoire d’un désamour », Tel qu’en songe / Cahiers Henri de Régnier, n° 2, 2016, p. 17-32.

Régnier Henri de, Vielé-Griffin Francis, Correspondance (1883-1900), éd. Pierre Lachasse, Honoré Champion, « Bibliothèque des Correspondances », n° 66, 2012.

Il existe une Société des Lecteurs d’Henri de Régnier fondée en 2015, qui dispose d’un site internet et d’une revue annuelle Tel qu’en songe.

 

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    La publication de Robert, Supplément à « L’École des femmes », au début de 1930 dans la catholique Revue hebdomadaire, est ambiguë : parole laissée aux catholiques par un Gide ouvert à la conciliation, ou provocation directe ? Le texte supporte à peu près les deux lectures. Robert, provocation contrôlée, est donc une œuvre marginale – la prolongation d’un petit roman – et un geste important de politique littéraire.

   C’était en fonction de sa qualité mais aussi de son absence d’originalité technique que L’École des femmes avait été souvent abordée par la critique, au détriment de sa force de contestation frappante passée largement inaperçue : son féminisme du sacrifice demeure pour ainsi dire trop discret pour être visible, et on cherche moins Éveline que Robert dans le récit fait par son épouse. Ernst Robert Curtius manifeste par exemple à Gide son souhait de disposer, même pour s’en moquer, du point de vue du mari. Le journal d’Éveline, présentant Robert de façon toujours indirecte, semblait à bien des lecteurs forcer le trait, dans l’éloge d’abord puis dans la critique.

    André Gide imagine alors une fiction éditoriale, qui constitue l’ensemble de ces textes en faux corpus documentaire, dont lui-même ne serait qu’un éditeur qu’on sait intéressé par ces questions religieuses et intimes, mais qu’on prend aussi, et parfois vivement, à parti. Geneviève, sous un faux nom, avait donc envoyé à Gide, pour servir l’émancipation féminine, le journal de sa mère, qu’elle renommait Éveline et son mari Robert ; le mari, s’appropriant ce nom, écrira non son récit, mais son apologie.

     Robert propose un exercice nouveau pour Gide : faire parler un personnage qui se sait d’avance condamné – exposé au prejudice, au préjugé. Cette situation du mari catholique qui prend la parole après les récits d’Éveline si authentiques apparemment, évoque paradoxalement celle de Gide qui sent, particulièrement dans La Revue hebdomadaire, sa parole jugée d’avance par la droite catholique contre laquelle, depuis plusieurs années, il lutte. Robert constitue donc un double énonciatif, et un opposé politique, éthique et littéraire de l’auteur. La fiction renoue alors avec la rhétorique judiciaire. Mais c’est précisément ce type de plaidoirie que Gide dénonçait dans les Souvenirs de la cour d’assises et qu’il vise à contourner lorsque, dans les mêmes années, il étudie dans la collection « Ne Jugez pas » des faits divers et des procès en cherchant la plus grande exactitude factuelle et le simple montage documentaire. Robert est alors moins sans doute un double de Gide qui servirait à dénoncer le préjugé des lecteurs qu’un mauvais locuteur dont la parole se fausserait sous le poids de la condamnation, là où Gide se voudrait un bon locuteur, inventant des modes nouveaux de parole pour supprimer le préjugé.

    Le plaisir gidien est alors de laisser libre cours à une écriture bouffonne : on pourra rapprocher le style catholique de Robert, nettement caricatural, du plaisir de faire parler la naïve jeune fille dans la première partie de L’École des femmes, ou du plaisir vengeur avec lequel Claudel, dans La Mort de Judas, se fait ventriloque de l’incroyant en 1933 et épingle Gide en passant. Est notamment manifeste l’incapacité de Robert à produire un récit : l’exactitude, la chronologie lui échappent, et la généralité du discours, qui se prétend hauteur de vue, se laisse alors identifier comme un art de tourner les faits à son avantage. Ce petit plaidoyer constitue une production mineure, mais significative, de l’engagement gidien, et de l’écriture polémique de l’entre-deux-guerres.

François Bompaire

 

Bibliographie raisonnée

Édition

Robert, éd. de David H. Walker, in Romans et récits. Œuvres lyriques et dramatiques, vol. II, Paris, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 2009.

Étude critique

Walker David H., « Notice de Robert », in Romans et récits. Œuvres lyriques et dramatiques, vol. II, Paris, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 2009, p. 1276-1282.

 

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Le site du CEG a été réalisé grâce au soutien de la Fondation Catherine Gide, avec la participation de l’Association des Amis d’André Gide. Il a été réalisé en partenariat avec Martine Sagaert, responsable du site originel andre-gide.fr, créé en 2006 avec des étudiant.e.s de l'I.U.T. des Métiers du Livre de Bordeaux.