Un Centre dédié à la recherche sur André Gide

Le Centre d’Études Gidiennes a vocation à coordonner l'activité scientifique autour de Gide, diffuser les informations relatives aux manifestations gidiennes et à rendre visibles et accessibles les études qui lui sont consacrées.
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L’Éclairant Malentendu de La Double Maîtresse

L’affaire trop fameuse de l’éreintement de La Double Maîtresse empoisonne la postérité au-delà de l’histoire des relations entre Gide et Régnier dont elle fige et fausse brutalement les postures. Certes, elle anticipe une rupture prochaine et répète deux ans plus tard le coup d’éclat spectaculaire contre Barrès à l’occasion des Déracinés. Gide se sépare de ceux qui ont accompagné ses débuts littéraires comme Nathanaël apprend à brûler tous les livres qui le détournent de sa voie propre. Il n’empêche que son article de La Revue blanche est à ce point hâtif et maladroit qu’il le regrettera aussitôt et tentera en vain d’en corriger les effets. Il repose sur trois principes majeurs : la détestation du libertinage, le rejet de tout écrit qui s’apparente à la littérature commerciale et l’exigence de la composition. Les deux premiers points se réfèrent à l’idéal esthétique d’une écriture qui suggère plutôt qu’elle n’exprime, selon la leçon reçue de Mallarmé. Le troisième l’amène à critiquer la désorganisation de La Double Maîtresse fondée sur l’entrecroisement narratif de deux histoires qui « ne se rejoignent pas » et sur la conduite d’un récit qui ressemble à un « jeu de jonchets ». Or les subtilités structurelles du roman de Régnier sont celles qu’il mettra lui-même en pratique dans Les Caves du Vatican en brisant la routine de la narration linéaire. Mais le sujet du roman ni sa publication en feuilleton dans la presse quotidienne ni même sa construction ne suffisent à expliquer cette injuste critique. Gide est dérouté par la volte-face de Régnier dont le nouveau livre souffre de la comparaison avec la « grave Hertulie » et avec les récits du Trèfle blanc nés « sous la pression d’une sorte d’intime exigence ». Il l’est aussi par ses détours récurrents vers le passé, réel ou fantasmé. Régnier, de son côté, montre une susceptibilité dont la vivacité surprend, mais rappelle celle qui, la même année, provoque sa rupture avec Vielé-Griffin, l’ami de toujours. La Double Maîtresse, loin d’être une œuvre commerciale, répond à une nécessité intime de son auteur, comme le montre sa longue gestation. Le roman met en place un paysage imaginaire qui prend en charge sur les modes lyrique, narratif et ironique les élans et les réticences de son univers intérieur. Le livre témoigne aussi probablement de l’état de ses relations avec Marie et il y a beaucoup de lui dans le pauvre Galandot dépeint avec un cruel détachement. Ce n’est pas le simple « amusement d’auteur » qu’y voyait Gide, même s’il paraît largement jubilatoire, au moins pour le lecteur. La querelle doit être replacée dans le contexte de leurs parcours individuels et dans les mutations de la littérature qui au tournant du siècle, avec la crise des valeurs symbolistes, cherche d’autres voies à explorer. Cette conjonction pourrait presque suffire, du reste, à l’expliquer. Pour tous deux, le temps est venu de passer aux œuvres de la maturité en concevant une forme personnelle propre à exprimer ce qu’ils n’ont pas encore réussi à dire. Ainsi le double passage de Gide au cycle des « récits » et de Régnier à l’écriture de romans, « costumés » ou « modernes », traduit-il une mutation générationnelle commune à la plupart des anciens Symbolistes. Pour le reste, leurs parcours diffèrent notamment par leur relation à la société en place. La NRF réduit Régnier au statut d’écrivain mondain fréquentant les salons et couronnant sa carrière par l’Académie et le feuilleton du Figaro. Avec la maturité et l’évolution des groupes littéraires et des idées, se façonnent des clichés dont le temps ne se défera jamais tout à fait. 

D’un excès critique à l’autre

À une caricature en succède une autre, plus injuste encore. L’histoire des relations entre Gide et Régnier se fige en une hostilité partie muette, partie cruelle jusqu’à la démesure. Dans son feuilleton du Figaro (1920-1936), Régnier fait preuve dans l’ensemble d’une minutieuse attention aux œuvres et aborde une multitude de sujets, en dehors même de la littérature pure. La teneur des chroniques n’est évidemment pas de même nature que celle des revues d’avant-garde, ne serait-ce qu’en raison de leur lectorat spécifique. Mais la critique de Régnier est attendue et compte pour son sérieux et la finesse de son regard. Son attitude négative à l’égard des livres de Gide n’en est que plus surprenante, comme s’il s’agissait de vider un contentieux jamais soldé. Il fait l’impasse sur Si le grain ne meurt et Les Faux-monnayeurs et son unique critique directe porte sur La Symphonie pastorale, une « historiette édifiante » d’un manque « à peu près complet d’intérêt ». Comme c’est l’usage, il fait précéder la recension du dernier livre de l’auteur par une rapide analyse de ses publications antérieures. Il rappelle le « jeune homme curieux et austère » qui « portait de longs cheveux et tenait d’ordinaire un livre sous son bras » dont il fut l’ami, et son goût « pour les campagnes normandes et les horizons d’Algérie et de Tunisie ». Il garde un bon souvenir de ses premiers livres, mais juge les Nourritures d’une verve « un peu raisonneuse et un peu sèche » et avoue son malaise devant les soties. En revanche, il place très haut les « récits », qui, à eux seuls, justifient sa « sympathie critique ». Par la suite, Régnier n’évoque plus Gide que de biais. Sa recension des Jugements d’Henri Massis (1924) marque une brutale aggravation de son hostilité : « j’ai peine à m’intéresser à l’œuvre et à la personnalité de M. André Gide », « un écrivain correct et patient » dont les « livres les mieux réussis ont je ne sais quoi de morne, de chétif, de facticement sobre ». Il ne souscrit, toutefois, pas à l’épithète de « démoniaque » dont l’affuble Massis. Il récidive avec un surcroît d’hostilité à la parution d’André Gide de Paul Souday (1927), pour dénoncer les « élucubrations absurdes » des Caves du Vatican et des Faux-monnayeurs et les « pages dégoûtantes » de Si le grain ne meurt : « Comment M. Paul Souday s’est-il laissé prendre à la médiocrité prétentieuse de ce médiocre prosateur ? » Entre temps, la vente de ses éditions originales lui a inspiré l’envoi ironique de ses Proses datées : « à André Gide pour sa prochaine vente ».

Revenir aux œuvres

Pour les jeunes intellectuels des années 1890, les vers libres des Poèmes anciens et romanesques et de Tel qu’en songe ouvrent un univers nouveau, aussi loin des solennités parnassiennes que des prosaïsmes naturalistes. La place accordée au mythe et à l’imaginaire, l’horizon de rêve et d’intemporalité qu’ils dessinent brisent la lourdeur d’une réalité sans enjeu et donnent le sentiment que la littérature peut se réinventer. L’œuvre symboliste de Régnier illustre cette attente générationnelle et complète l’enseignement reçu aux mardis de Mallarmé. Gide, comme d’autres, se plaît à ses poèmes qu’il n’oubliera pas dans son Anthologie, et à ses contes, ceux du Trèfle noir où se reconnaît sa sensibilité juvénile, et ceux du Trèfle blanc qui signent la conversion définitive de Régnier au classicisme. Après La Double Maîtresse, qu’il jugera plus tard un « livre exquis » en se repentant d’avoir obéi à son « besoin de réaction », il exprime en public son goût pour « Le Rival », l’un des contes des Amants singuliers, et en privé, ce qui surprend davantage, pour Les Rencontres de M. de Bréot, l’un des romans « costumés ». Quant à Régnier, moins admiratif certes, mais reconnaissant, il apprécie les contes poétiques en prose de Gide, comme La Tentative amoureuse et El Hadj, puis les « récits » dont l’un, Isabelle, rappelle les paysages fantasmés de ses livres et annonce « Le Pavillon fermé », l’une de ses Histoires incertaines. Il faut croire que leur empathie devait être bien forte au moment de leur voyage en Bretagne pour songer à composer chacun un « Barbe-Bleue » et à le publier ensuite dans la même plaquette. Au-delà des conflits, des excès et des modes qui faussent les regards, il faut revenir aux œuvres.

Pierre Lachasse

Le site du CEG a été réalisé grâce au soutien de la Fondation Catherine Gide, avec la participation de l’Association des Amis d’André Gide. Il a été réalisé en partenariat avec Martine Sagaert, responsable du site originel andre-gide.fr, créé en 2006 avec des étudiant.e.s de l'I.U.T. des Métiers du Livre de Bordeaux.