Un Centre dédié à la recherche sur André Gide

Le Centre d’Études Gidiennes a vocation à coordonner l'activité scientifique autour de Gide, diffuser les informations relatives aux manifestations gidiennes et à rendre visibles et accessibles les études qui lui sont consacrées.
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L'Oroscope (ressources en ligne)

 

Marseille, 1er juillet 1928. La chaleur accablante ne dissuade pas Gide, sur le point de quitter l’Europe pour Tunis, de partir en quête d’un amant occasionnel. Mais il revient bredouille. Peu avant le repas de midi, il entreprend d’écrire à Marc Allégret. Il est à un moment-charnière de sa relation avec ce neveu dont il se veut le tuteur : il tente d’apprendre à vivre sans lui, il se force à s’éloigner (un peu) de lui. Cette lettre constitue une sorte de compromis entre absence et présence. Gide veut se donner l’illusion de déjeuner avec Marc, et pour ce faire, il « couche[…] sur papier » un scénario dont voici la substance.

Un jeune homme fait naufrage sur une île déserte – presque déserte. S’étant hissé au sommet d’un arbre, il observe un étrange manège : une jeune fille est menée par son père et les serviteurs de ce dernier dans un abri souterrain, où elle est laissée seule. Bien entendu, le naufragé ne peut s’empêcher de pénétrer dans le refuge : d’abord effrayée, la jeune fille est bien vite séduite par sa beauté. Elle lui révèle la raison de sa réclusion : une prophétie a dit qu’elle serait assassinée par un homme sur lequel l’augure consulté a donné des détails précis… et en qui le naufragé se reconnaît. Hélas, moins prudent qu’Œdipe, il ne fuit pas sa victime, mais au contraire vit en communion avec elle pendant le mois que doit durer sa quarantaine. Le dernier jour, les deux jeunes gens se laissent aller à l’euphorie… et, dans un geste maladroit, le naufragé tue accidentellement celle avec qui il pensait passer le reste de sa vie. Morale de l’histoire (et sous-titre du scénario) : « Nul n’évite sa destinée. » En revanche, car Gide est un adepte du « Ne jugez pas », le criminel malgré lui évite le châtiment qui pourrait le frapper, et, dans une scène finale symétrique à la première scène, contemple depuis un arbre le bateau du père de la jeune fille qui, venu la chercher, repart avec sa dépouille.

On aura reconnu dans ce scénario curieusement intitulé L’Oroscope (sans h initial) plus d’un emprunt aux Mille et Une Nuits (que Gide aime particulièrement, et qu’il lira en 1930 à sa fille Catherine, alors âgée de 7 ans) : du souterrain à l’arbre-observatoire, nombre de motifs sont puisés dans les voyages de Sinbad.

Mais ce n’est pas là ce qui étonne le plus : ce qui surprend de la part de Gide, c’est ce désir d’écrire un scénario. À vrai dire, il ne s’agit pas là d’une ambition absolument nouvelle. Gide, en 1928, s’occupe déjà de cinéma (quoique irrégulièrement, et de loin) depuis quelques années. Il a par exemple écrit les intertitres du Voyage au Congo de Marc Allégret. Au moment où il rédige L’Oroscope, il pousse Marc à se consacrer à la critique cinématographique… sans pour autant essayer de le dissuader de tenter sa chance du côté de la réalisation, et plus précisément de la fiction cinématographique : l’envoi de cette ébauche de scénario le prouve, ainsi que quelques lettres où il évoque son travail commun avec Marc sur Papoul, film comique qui ne sera jamais présenté au public.

Gide, cependant, n’est pas un professionnel du cinéma, et son scénario est irréalisable, car il nécessiterait la mobilisation d’énormes moyens techniques et financiers. Certes, Gide fait un effort pour découper son film en séquences (il en indique dix-sept), et certes il songe déjà aux intertitres qu’il faudrait insérer pour indiquer certains dialogues ou pour guider le lecteur dans les méandres d’un flashback. Mais ce n’est pas là ce qui est intéressant dans ce petit texte. Ce qui retient l’attention, c’est que plusieurs mythes structurants de l’imaginaire gidien y (re)font surface : la jeune femme fait irrésistiblement penser à Perséphone, le jeune homme à Œdipe, à Philoctète, à Orphée peut-être… et à Michel aussi, L’Oroscope réactivant, selon Daniel Durosay, le « mythe gidien de la femme meurtrie afin que l’homme s’accomplisse ».

Signalons pour terminer que le texte, longtemps inédit, a été publié en 1995, sous la forme d’un fac-similé accompagné d’une transcription diplomatique et suivi d’une postface et d’un examen du manuscrit, par les soins de Daniel Durosay (à qui nous empruntons la plupart des informations exploitées ci-dessus) aux éditions Jean-Michel Place.

 

Augustin Voegele

 

Bibliographie indicative

Angelet, Christian, « La néologie d’André Gide », dans Cahiers de l’Association internationale des études françaises, no 25, 1973, p. 77-90, disponible en ligne : https://www.persee.fr/doc/caief_0571-5865_1973_num_25_1_1024?q=gide+oroscope

Durosay, Daniel, « Postface » et « Examen du manuscrit », dans André Gide, L’Oroscope, ou Nul n’évite sa destinée, Paris, Jean-Michel Place, 1995, p. 49‑80 et p. 81‑90.

Janicot, Christian, Anthologie du cinéma invisible : 100 scénarios pour 100 ans de cinéma, Strasbourg, Arte Éditions, 1995.

Thouvenel, Éric, Les Images de l’eau dans le cinéma français des années 20, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010.

Tolton, Cameron, « L’écriture cinématographique de Gide : L’Oroscope, La Symphonie pastorale, Isabelle », dans Alain Goulet et Pierre Masson (dirs.), L’Écriture d’André Gide. Vol. 1 : genèses et spécificités, Paris, Minard, 1998, p. 191‑210.

Vanoye, Francis, « Soupault cinéphile ? », dans Myriam Boucharenc et Claude Leroy (dirs.), Présence de Philippe Soupault, Caen, Presses universitaires de Caen, 1999, p. 307‑319, disponible en ligne : https://books.openedition.org/puc/10135

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   Œdipe paraît dans Commerce en décembre 1930 puis dans La Nouvelle Revue Française en février-mars 1931. Créé par Georges Pitoëff en tournée européenne en décembre 1931 et au Théâtre de l’Avenue le 18 février 1932, le drame en trois actes a conquis trois millions de spectateurs dans les mises en scène de Jean Vilar au Festival d’Avignon (1949) et au Théâtre Marigny (1958).

     La pièce s'ouvre sur un monologue d’inspiration personnelle par lequel le héros millénaire se présente au spectateur. De l’étymologie grecque du nom Œdipe, pieds enflés, Gide déduit le caractère orgueilleux et la boursouflure stylistique du personnage moderne. Le premier acte suit l’intrigue d’Œdipe roi de Sophocle : l’assassinat impuni de l’ancien roi Laïus est la cause de la peste qui afflige Thèbes ; Œdipe maudit publiquement le meurtrier qu’il ignore être.

     Pour la première fois dans la tradition théâtrale, Gide fait entendre, au deuxième acte, des conversations croisées entre les quatre enfants d’Œdipe, espionnés par leur père. Étéocle et Polynice, poète et essayiste tourmentés, ont des pulsions incestueuses vis-à-vis de leurs sœurs tandis que, sous la coupe du prêtre Tirésias, représentant dogmatique de l’Église catholique, la mystique Antigone envisage de devenir vestale. Fier d’avoir vaincu le Sphinx, Œdipe expose à ses fils sa croyance au progrès de l’humanité. Si la pièce est dédiée au marxiste Bernard Groethuysen qui a aidé à sa genèse, le thème humanitaire y est tempéré par l’incarnation ambiguë du peuple, représenté par un Chœur pleutre et versatile.

     Le troisième acte rejoint l’intrigue sophocléenne : à la découverte du parricide et de l’inceste commis par Œdipe, succèdent le suicide de Jocaste, l’énucléation volontaire du héros et son départ en exil, guidé par Antigone. Dans le souci de clore le dénouement sur un symbole positif, Gide y introduit une prophétie de Tirésias qui ouvre sur l’avenir glorieux du personnage, tel qu’il est exposé dans Œdipe à Colone de Sophocle, avec la mort et l’apothéose à Athènes.

   Tandis que la progression dramatique fait passer le personnage éponyme « du bonheur dans l’ignorance, à la connaissance malheureuse » (Journal, 10 septembre 1910) et explore le thème de l’aveuglement – métaphorique et littéral –, les allusions culturelles et les autocitations qui émaillent le dialogue théâtral trahissent la présence ironique de l’auteur. Les premiers projets de titre étaient La Conversion d’Œdipe, puis Le Nouvel Œdipe. Soucieux de souligner l’ancrage autobiographique de sa figure centrale, Gide a ajouté en 1939 à Et nunc manet in te une note explicative qui relie le désespoir dans lequel l’a plongé la destruction de leur correspondance par Madeleine au destin du héros mythique : « Je me comparais à Œdipe lorsqu’il découvre soudain le mensonge sur lequel est édifié son bonheur. » (Journal, 24 novembre 1918).

Clara Debard

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Le site du CEG a été réalisé grâce au soutien de la Fondation Catherine Gide, avec la participation de l’Association des Amis d’André Gide. Il a été réalisé en partenariat avec Martine Sagaert, responsable du site originel andre-gide.fr, créé en 2006 avec des étudiant.e.s de l'I.U.T. des Métiers du Livre de Bordeaux.