Un Centre dédié à la recherche sur André Gide

Le Centre d’Études Gidiennes a vocation à coordonner l'activité scientifique autour de Gide, diffuser les informations relatives aux manifestations gidiennes et à rendre visibles et accessibles les études qui lui sont consacrées.
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(Souvenirs de la cour d’assises, Faits divers, L’Affaire Redureau, La Séquestrée de Poitiers)

    Il n’est pas aisé de classer Ne jugez pas : ni fiction, ni journal, ni récit de voyage, ni récit biographique, ni discours critique, ce recueil publié en 1957 mais d’une grande cohérence, réunissant rétrospectivement les écrits d’André Gide relatifs à la justice, et dont le titre s’approprie l’interdit évangélique du jugement, recouvre une pratique particulière de l’écriture documentaire.

    Le recueil reprend d’abord les Souvenirs de la cour d’assises, publiés en 1914 et qui relatent l’expérience des tribunaux faite par André Gide lorsqu’il était juré à la cour d’assises de Rouen en 1912. Dans la succession des affaires, l’auteur éprouve la variété des pulsions humaines, et explore moins le problème de la culpabilité ou de l’innocence que la béance qui sépare l’institution judiciaire (la « machine-à-rendre-la-justice ») de la justice comme principe. Il analyse de quel poids dans la décision sont l’origine des jurés, la manière dont on les influence, l’écart entre la langue des juges et celle des prévenus, le pouvoir du langage sur la conviction, le règne d’une psychologie de convention. Cette expérience judiciaire accompagne sa réflexion d’écrivain sur le tribunal comme modèle de compréhension de la lecture des œuvres et le conduit à observer la variété et les effets des réactions au « texte » judiciaire.

    Le recueil reprend ensuite les contributions à la rubrique « Faits divers » que Gide crée, de 1926 à 1928, dans La N. R. F., qui esquisse une quinzaine de faits divers développés en quelques lignes ou pages, et les deux longues enquêtes parues dans la collection « Ne Jugez pas » lancée par Gide chez Gallimard  : La Séquestrée de Poitiers et L’Affaire Redureau.

    Gide résume ainsi l’affaire Redureau : « Le 30 septembre 1913, le jeune Marcel Redureau, âgé de quinze ans, et domestique au service des époux Mabit, cultivateurs en Charente-Inférieure, assassinait sauvagement toute la famille Mabit, et la servante Marie Dugast : en tout sept personnes ». L’affaire décèle l’inadaptation de la psychologie établie (aucun motif simple ne vient expliquer l’immense déchaînement de violence d’un adolescent pourtant paisible avant et après les faits : n’apportent d’éclairage précis ni l’accusé, ni l’instance judiciaire, ni surtout la presse, ni même tout à fait les médecins, légistes et aliénistes) ; mais elle révèle également les dysfonctionnements de l’institution : Redureau aurait été condamné moins lourdement s’il avait été tenu pour « dément ». La force du bon fait divers, dit Gide, est de « déconcerter la justice humaine ».

    La Séquestrée de Poitiers rapporte l'histoire de Mélanie Bastian, découverte nue et amaigrie jusqu’à peser vingt-cinq kilos au fond d’une chambre où elle a vécu en recluse, dans une grotte de crasse, pendant vingt-quatre ans. Ces faits n’entraînent cependant aucune condamnation : si une multitude de décisions blâmables mais non criminelles produit un état de fait monstrueux, ce sont les contours de la notion même de crime qui perdent leur évidence – et pourront donc être redéfinis.

    Si ces faits divers valent par la critique qu’ils permettent de la justice, ils sont aussi l’objet d’un travail d’écriture remarquable par son minimalisme : ces deux livres sont des montages documentaires où la place de l’auteur se restreint – sans disparaître : il s’agit d’intervenir sans grands discours pour écarter les explications trop simples ou évidentes, pour identifier des terrae incognitae dans l’exploration de la psyché humaine, pour signaler le moment où les intervenants glissent des faits au préjugé. Le vertige suscité depuis longtemps chez Gide par l’absence de motif à l’action laisse en effet la place au désir d’un motif que la science permettra d’établir. Un projet progressiste vient remplacer la dénonciation d’une psychologie de convention ou le rêve d’une gratuité des actions. De fait, Gide se fait naturaliste du fait divers : collecter et aborder les crimes humains permettra de refonder la psychologie et par elle une véritable justice – de rendre possible un jugement à venir. L’engagement gidien se fonde autant sur le désir de poser à neuf et à nu les questions que sur un élan humanitaire.

    Les textes de la rubrique « Faits divers » sont les moins célèbres de cet ensemble, mais peut-être les plus forts : dans l’accélération des catastrophes, suivies avec la distance du savant qui naturalise et la curiosité active qui les change en explorations d’une psychologie encore à venir, le monde entier, des boxeurs noirs fils de pasteurs en Amérique à d’imprévues nudités soviétiques, s’inscrit dans une forme plus fragile, mais plus ouverte et, suggère Gide, plus puissante que le roman – autre consommateur de faits divers. C’est un échange avec ses lecteurs, invités à envoyer des faits divers ou des commentaires, que Gide organise : entre la figure de l’éditeur de faux documents dans le triptyque de L’École des femmes, celle du naturaliste du fait divers engageant un dialogue concret avec son public et celle de l’écrivain se limitant à constituer un corpus documentaire, c’est bien une nouvelle conception de l’auctorialité que Gide développe pour convertir le renoncement évangélique au jugement en constitution d’une justice à venir.

François Bompaire

Le site du CEG a été réalisé grâce au soutien de la Fondation Catherine Gide, avec la participation de l’Association des Amis d’André Gide. Il a été réalisé en partenariat avec Martine Sagaert, responsable du site originel andre-gide.fr, créé en 2006 avec des étudiant.e.s de l'I.U.T. des Métiers du Livre de Bordeaux.