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     Du grec aphorismos (« délimitation »), l’aphorisme est un énoncé généralisateur, le plus souvent bref, de sujet moral ou esthétique, et de tournure remarquable. « Tous ont raison. Les choses DEVIENNENT vraies ; il suffit qu’on les pense » (Les Cahiers d’André Walter), « Une chose ne vaut que par l’importance qu’on lui donne » (Journal, 1892), « Il est bon de suivre sa pente, pourvu que ce soit en montant » (Les Faux-Monnayeurs), « Il est bien des choses qui ne paraissent impossibles que tant qu’on ne les a pas tentées » (Si le grain ne meurt) : la forme de l’aphorisme est récurrente dans l’œuvre d’André Gide, dans ses œuvres de fiction comme dans ses écrits critiques et dans son Journal, voire dans sa correspondance.

     Pourtant, sa présence n’en demeure pas moins problématique, à plusieurs niveaux. D’un point de vue stylistique d’abord, l’écrivain exprime à plusieurs reprises son désir d’atteindre une forme de « degré zéro de l’écriture » (dans le roman en particulier) ; en tout cas, de tenir à distance les ressorts ordinaires de l’éloquence comme de la rhétorique. Or l’aphorisme est bien un énoncé remarquable – et remarqué. Comment comprendre dès lors ces saillances stylistiques récurrentes ? D’autant plus que celles-ci déstabilisent le tissu textuel, du point de vue de la continuité comme de la composition, auxquelles Gide est particulièrement attaché ? Que penser, ensuite, d’une telle tendance à la généralisation aphoristique chez un écrivain convaincu qu’« on n’affirme jamais tant des vérités que son caractère » (« À propos des Déracinés de Maurice Barrès ») ? Une telle conviction rend l’énoncé formulaire éminemment arbitraire, voire illégitime. Enfin, l’écriture aphoristique a de quoi surprendre celui qui connaît la constance et la ténacité avec lesquelles Gide a érigé le refus de conclure en principe matriciel de son esthétique, mais aussi la manière dont l’écrivain s’est durablement méfié de la posture magistrale – laquelle repose volontiers sur des énoncés formulaires.

     La présence de l’aphorisme se justifie en fait de différentes manières. Sur le plan stylistique, l’énoncé gnomique incarne une forme de « comble » ; il condense à lui seul les qualités recherchées par Gide pour son style : concision, fermeté, densité, clarté. En fait, l’aphorisme fédère autant qu’il traduit, sur le plan du style, les règles de l’éthique et de l’esthétique gidiennes. Sur un plan esthétique, ce sont les modalités d’inscription de l’aphorisme dans les œuvres qui font sens : la relativité et l’ironisation des énoncés gnomiques (c’est-à-dire le fait que l’énonciation aphoristique soit le plus souvent confiée à un personnage dont le narrateur se charge de nuancer, ultérieurement, l’autorité ou la légitimité, mais aussi le choix de décrédibiliser la véracité du propos) permettent à l’écrivain de mettre en scène un véritable dialogue d’idées, sans imposer de conclusion. L’usage récurrent de l’aphorisme reflète enfin la volonté tenace de l’écrivain d’occuper une position centrale dans le champ littéraire, quelles que soient par ailleurs ses réticences face à la posture magistrale.

Stéphanie Bertrand

 

Pour en savoir plus...

 

Bibliographie raisonnée

Bertrand Stéphanie, Du style des idées : Gide et l’aphorisme, Paris, Classiques Garnier, coll. Investigations stylistiques, mai 2018.

Bertrand Stéphanie, « L’art de la maxime dans le Journal de Gide. Quelques réflexions », in Martine Sagaert et Peter Schnyder (éds.), Actualités d’André Gide, actes du colloque international de Toulon (mars 2011), Paris, Honoré Champion, 2012, p. 53-63.

Bertrand Stéphanie, « L’aphorisme dans Les Faux-Monnayeurs », in Franck Lestringant (éd.), Lectures des Faux-Monnayeurs, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2012, p. 119-128.

Bertrand Stéphanie, « L’aphorisme gidien : un palimpseste ? », in Clara Debard, Pierre Masson et Jean-Michel Wittmann (éds.), André Gide et la réécriture, actes du colloque international de Cerisy-la-Salle (août-septembre 2012), Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 2013, p. 75-87.

Bertrand Stéphanie, « De la sentence biblique à l’aphorisme gidien : affirmation d’une posture de “pasteurˮ », in Jean-Michel Wittmann (éd.), Gide et la Bible, actes de la journée d’étude de Metz (mai 2013), Bulletin des Amis d’André Gide, n°s 179-180, juillet-octobre 2013, p. 37-49.

Bertrand Stéphanie, « Les aphorismes des Caves du Vatican : une sagesse (in)temporelle ? », article tiré d’une communication prononcée lors du colloque de la Modern Language Association de Chicago (États-Unis, janvier 2014), Bulletin des Amis d’André Gide, n°s 183-184, juillet-octobre 2014, p. 83-99.

Bertrand Stéphanie, « L’aphoriste dans le roman : une figure d’autorité ? », Sociologie du style littéraire, COnTEXTES [en ligne], n° 18, 2016.

Bertrand Stéphanie, « “Un livre est toujours une collaborationˮ : l’aphorisme paratextuel, une co-construction de l’“image d’auteurˮ ? », in Jean-Michel Wittmann (éd.), Gide, l’identité à l’épreuve de la littérature, actes du colloque international de Metz (mai 2015), Paris, Classiques Garnier, Bibliothèque gidienne, 2017, p. 117-128.

Mac Lean Richard, Sententiousness in André Gide’s « Les Faux-Monnayeurs », thèse de doctorat soutenue à l’Université de Sheffield (UK) en 2001 sous la direction de David H. Walker.

Veyrenc Marie-Thérèse, Genèse d’un style : la phrase d’André Gide dans « Les Nourritures terrestres », Paris, A.-G. Nizet, 1976.

 

Le site du CEG a été réalisé grâce au soutien de la Fondation Catherine Gide, avec la participation de l’Association des Amis d’André Gide. Il a été réalisé en partenariat avec Martine Sagaert, responsable du site originel andre-gide.fr, créé en 2006 avec des étudiant.e.s de l'I.U.T. des Métiers du Livre de Bordeaux.