Un Centre dédié à la recherche sur André Gide

Le Centre d’Études Gidiennes a vocation à coordonner l'activité scientifique autour de Gide, diffuser les informations relatives aux manifestations gidiennes et à rendre visibles et accessibles les études qui lui sont consacrées.
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Stephanie Bertrand Jean-Michel Wittmann
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Le 4 mars 2019 a eu lieu la quatrième rencontre du cycle de conférences / performances « Gide Remix », organisé par le Groupe de recherche éponyme. La soirée s’est déroulée dans la galerie de la Maison Engelmann, lieu incontournable de la ville de Mulhouse, où la littérature (Librairie 47 degrés Nord) côtoie les délices de la table (Engel’s coffee Mamma Mozza). Pour le public venu nombreux, ce moment d’échange a été l’occasion de re-découvrir – littérairement et littéralement – Les Nourritures terrestres d’André Gide. 

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 ©PF

 La faim & ses différentes significations

Dans « L’écrivain comme fantasme », Roland Barthes raconte cette petite anecdote concernant Gide :

Un carnet dans la poche et une phrase dans la tête (tel je voyais Gide circulant de la Russie au Congo, lisant ses classiques et écrivant ses carnets au wagon-restaurant en attendant les plats ; tel je le vis réellement, un jour de 1939, au fond de la brasserie Lutétia, mangeant une poire et lisant un livre).

Contemporains décalés, les deux écrivains ne pourront jamais s’assoir à la même table. Quelques années plus tard, en revanche, René Étiemble – alors âgé de trente-sept ans – a la chance de partager avec Gide un repas au Cataract Hôtel, à Assouan. Dans son journal, en 1946, il note :

Gide mange, et repique au plat, d’un appétit qui me navre à la fois et me comble d’espérance. Avec un pareil estomac, je le vois vivre centenaire et m'en réjouis, mais j’aimerais qu’un homme si sensible à Chopin, à la beauté des corps, à celle du langage, résistât mieux à la laideur de ce menu.

Ces mots d’Étiemble sont particulièrement frappants. Le portrait qu’il dessine – Gide apparaît insatiable, famélique, vorace – ne colle nullement à la description que l’écrivain fait de lui-même quelques années plus tard seulement. Considérons ce passage célèbre d’Ainsi-soit-il ou Les Jeux sont faits, texte posthume de 1952 : 

J’ai fait connaissance d’un mot qui désigne [l’état dont je souffre] ; un très beau mot : anorexie. De an, privatif, et oregomai, désirer. Il signifie : absence d’appétit (« ce qu’il ne faut pas confondre avec le dégoût » [...]). Ce terme n’est guère employé que par des docteurs ; n’importe : j’en ai besoin. Que je souffre d’anorexie, c’est trop dire : le pire c’est que je n’en souffre presque pas ; mais mon inappétence physique et intellectuelle est devenue telle que parfois je ne sais plus bien ce qui me maintient encore en vie sinon l’habitude de vivre.

Pourquoi discuter d’anorexie à l’occasion d’une soirée consacrée à Gide et à la gastronomie ? Peu importe de savoir si l’écrivain mangeait peu ou beaucoup, et donc si Étiemble avait ou n’avait pas raison. C’est la définition du terme anorexie qui est intéressante. Gide distingue en effet deux univers, que les intervenants de cette soirée se proposent de placer au cœur de la réflexion : l’esprit, d’une part, le corps, de l’autre. 

Pour le jeune Gide, les nourritures livresques, voire spirituelles, ont été durablement les seules nourritures. C’est pourquoi, dans son œuvre, l’écriture de la faim est d’abord d’ordre symbolique, ainsi que Stéphanie Bertrand l’a bien montré (lien à l'article). « Malheur à ceux qui n’ont faim précisément pour le plat que le temps nous présente », écrit-il en 1905. Pour ce qui est du deuxième niveau, c’est-à-dire celui du corps, il faut considérer ce que Gide raconte dans son autobiographie à propos de son enfance : « Mes parents avaient donné la veille un dîner ; j’avais bourré mes poches de friandises du dessert ; et, ce matin-là, sur mon banc, je faisais alterner le plaisir avec les pralines » (Si le grain ne meurt, 1924). Le lien entre nourriture et volupté est évident. Sans oublier cet autre passage, où l’auteur décrit l’étouffant milieu littéraire parisien et la portée bouleversante de son premier voyage africain : « Je fus sauvé par gourmandise. » 

Mais la gourmandise est aussi, et surtout, l’attitude de se tourner vers la nourriture par pure envie. On retrouve ici la signification première de la « faim », voire du désir de manger. Pour Gide, celui-ci a (presque) toujours partie liée avec le voyage, surtout dans son œuvre fictionnelle. Le principe est très simple : à la maison, on mange, quand on la quitte, on a faim. Et pour quelqu’un qui hait les familles – d’après le cri célèbre des Nourritures – le fait d’« avoir faim » est quelque chose de positif. Bernard, jeune bâtard des Faux-monnayeurs, s’adresse ainsi à son père : « L’idée de vous devoir quoi que ce soit m’est intolérable et je crois que, si c’était à recommencer, je préférerais mourir de faim plutôt que de m’asseoir à votre table. » Faire le choix de la faim, c’est refuser la certitude, l’immobilisme, et opter pour l’aventure, l’errance... Il faut donc apprendre à « connaître sa faim » – c’est ce qu’affirme Lafcadio (Les Caves du Vatican) – et l’entretenir, sans jamais l’éteindre.

Dans Les Nourritures terrestres, toutes ces différentes déclinaisons de la faim se croisent et se fondent harmonieusement. Il s’agit d’un livre qui est plein de parfums, de saveurs et de couleurs. Mais aussi de désir, d’appétit et de curiosité. En présentant un choix d’extraits significatifs, Augustin Voegele a su révéler la complexité qui caractérise cette œuvre, où le Je goûte les livres pour ensuite les délaisser, et se tourner vers les délices du palais, voire du corps. Par ses commentaires, toujours ponctuels, il a également bien préparé les esprits – et les estomacs – à la suite de la soirée. 

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Augustin Voegele et Paola Codazzi (©PF)

Des mots & des mets

Qui dit gastronomie, dit curiosité, inspiration, et bien sûr, imagination. N’est-ce pas là l’univers propre à toute démarche créative ? C’est le point de vue de Francesco, chef cuisinier du restaurant Mamma Mozza, auquel les membres du groupe de recherche « Gide Remix » ont lancé un défi bien difficile : élaborer un menu unique à partir des aliments cités par Gide dans Les Nourritures terrestres. 

 

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L’expérience de la transformation des produits bruts en véritables plats est vécue dans toute son ampleur, mais sans excès : ce qui reste au centre de la recherche de Francesco est le goût, qui doit être le plus possible authentique. Des cuissons longues et à basse température, donc, et un assaisonnement très léger, pour savourer la fraîcheur des fruits, les protagonistes du livre et du buffet. La culture arabe se mêle à la tradition italienne, ce qui donne lieu à des réinterprétations tout aussi originales que réussies : le café noir bu à Biskra par le narrateur des Nourritures donne au dessert un goût amer tout à fait inattendu ; le kirsch arrose un délicat sorbet au citron ; la grenade accompagne une gelée de concombre... Les échanges se poursuivent, autour d’une tasse de thé aux pétales de roses, ou d’une tisane au gingembre et miel, dans une atmosphère chaleureuse et amicale. La littérature se fait expérience, et invite à la réflexion.

***

C’est un nouveau visage de l’écrivain et de son œuvre que cet événement « Gide Remix », entre les lignes et les tables, nous invite à découvrir. Les Nourritures terrestres nous dévoilent un univers à déguster, avec les cinq sens. Et comme cette soirée le prouve, le plaisir est à partager.

 Paola Codazzi

 

Le site du CEG a été réalisé grâce au soutien de la Fondation Catherine Gide, avec la participation de l’Association des Amis d’André Gide. Il a été réalisé en partenariat avec Martine Sagaert, responsable du site originel andre-gide.fr, créé en 2006 avec des étudiant.e.s de l'I.U.T. des Métiers du Livre de Bordeaux.