Un Centre dédié à la recherche sur André Gide

Le Centre d’Études Gidiennes a vocation à coordonner l'activité scientifique autour de Gide, diffuser les informations relatives aux manifestations gidiennes et à rendre visibles et accessibles les études qui lui sont consacrées.
En savoir +

Nous trouver

Centre d’études gidiennes Bureau 49, bâtiment A UFR Arts, lettres et langues Université de Lorraine Île du Saulcy F-57045 Metz cedex 01

Nous écrire

Stephanie Bertrand Jean-Michel Wittmann
En savoir +

L'Agenda Gide

Novembre 2019
L Ma Me J V S D
1 2 3
4 5 6 7 8 9 10
11 12 13 14 15 16 17
18 19 20 21 22 23 24
25 26 27 28 29 30

 

1. Des styles aphoristiques gidiens

     Il existe plusieurs styles aphoristiques chez Gide. Ainsi, la virtuosité stylistique tourne-t-elle parfois au jeu de mots. Si la pratique ludique participe du « drôle à lui » qui doit définir tout artiste selon Gide (« Littérature et morale »), elle est rarement gratuite ; ce jeu avec et sur les mots, certes plus discret que chez ses contemporains ou ses successeurs (on pense par exemple aux jeux de mots aphoristiques des surréalistes), invite notamment le lecteur à revoir ses automatismes de pensée. La dérivation permet par exemple à Gide de réactiver le sens étymologique d’un terme dont le sens s’était affaibli (« Le parfait est ce qui n’est plus à refaire. », « DADA »), tandis que l’antanaclase vient souligner l’éloignement entre deux acceptions d’un même terme (comme dans cet aphorisme des Nouvelles Nourritures : « Il est bien plus difficile qu’on ne croit de ne pas croire à Dieu. »).

    On rencontre bien sûr également chez Gide un style aphoristique plus traditionnel, dans la lignée de la maxime de La Rochefoucauld, dont l’aphoriste n’hésite pas, parfois, à reprendre la structure, telle la négation restrictive, même s’il en retourne fréquemment la portée déceptive : « Nous ne valons que par ce qui nous distingue des autres ; l’idiosyncrasie est notre maladie de valeur » (Paludes), « Le monde ne sera sauvé, s’il peut l’être, que par des insoumis. » (Journal, 1946).

     Tantôt autoritaire, lorsqu’il est construit sur un modèle quasi barrésien, tantôt bien modalisé, l’aphorisme présente une variété syntaxique autant que stylistique et thématique qui lui permet de se glisser dans tous les discours. En dépit d’inspirations et d’influences multiples (livresques ou liées à l’actualité), les énoncés gnomiques gidiens manifestent pourtant, sur le plan thématique, une prédilection pour les questions d’ordre moral. Si l’aphoriste marche alors fréquemment sur les brisées des moralistes, de l’Antiquité comme de l’époque classique (l’amour propre, l’effort, la persévérance sont quelques-uns des sujets les plus fréquents), il se distingue toutefois de cette tradition gnomique par la perspective choisie. Sa prédilection pour les sujets positifs va de pair avec un traitement optimiste : les aphorismes de Gide manifestent sa foi en l’homme, sa confiance dans les possibilités d’un progrès. Sans exprimer un optimisme naïf ni idéaliste, les aphorismes révèlent un penseur lucide et profondément marqué par l’éthique protestante.

 

2. Renouveler les genres

     La tendance aphoristique de la prose gidienne a profondément contribué au renouvellement ou à l’institutionnalisation des genres dans lesquels elle s’inscrit. En imposant au récit de fiction le principe d’une écriture d’idées, Gide n’a peut-être pas inventé le roman d’idées, mais il a contribué à ébranler les assises d’un genre alors attaché à la représentation du réel. L’« invasion de l’histoire par le commentaire, du roman par l’essai, du récit par son propre discours » (Genette) que provoque l’écriture aphoristique, a permis à Gide, comme à Proust d’ailleurs, de faire éclater les limites du roman, pour l’amener du côté de la réflexion et de la réflexivité. La même évolution est perceptible dans l’écriture essayiste. Bien que Gide se soit surtout illustré dans les formes brèves de la prose d’idées (préface, conseils, lettres ouvertes ou fictives, etc.), ses propositions ont contribué à la modernité et à l’accessibilité du genre. Par sa fréquence et son indépendance, l’aphorisme a conforté voire accéléré la dimension fragmentaire de l’écriture d’idées ; son statut de vérité individuelle, fortifiée par l’expérience (affective, souvent), a conféré à l’argumentation de l’essai une dimension subjective et authentique inédites. Enfin, en se faisant théorie de sa propre pratique, l’aphorisme a renforcé la dimension spéculaire du genre, tandis que sa portée didactique a contribué à l’intelligibilité d’une pratique essayiste souvent confinée à l’œuvre-monument.

     L’écriture aphoristique est moins novatrice dans le Journal et le théâtre de Gide : elle s’inscrit alors dans une tradition courante, sans la renouveler vraiment. Dans un cas, l’aphorisme participe du style coupé propre à l’écriture du jour, dans l’autre, il hérite de la portée morale, voire moralisatrice, d’un genre longtemps marqué par la catharsis.

 

3. L’aphorisme et l’affirmation d’un magistère

     Enfin, l’aphorisme joue un rôle essentiel dans la construction, par Gide, de son autorité littéraire. De manière paradoxale dans un premier temps, puisque la méfiance de l’écrivain face à la question de l’influence en littérature l’amène d’abord à subvertir les traditionnelles fonctions d’affirmation de la forme gnomique. Sensible à l’évolution générale du statut de l’écrivain face aux exigences de l’actualité, et transformé par la découverte de son orientation sexuelle, l’aphoriste assume davantage, à partir de la fin des années 1890, la mission d’influenceur, voire la revendique. Dans cette (con)quête, l’aphorisme joue un rôle décisif et contribue à imposer Gide en figure magistrale. La prédilection pour des formes d’écriture propres à transmettre une réflexion morale (le traité, la parabole, le roman d’idées), sans oublier l’écriture critique, envisagée surtout comme un prétexte à l’expression d’idées : toutes ces formes d’écriture, qui se fondent sur l’aphorisme, présentent Gide comme un écrivain d’idées. Il ne faudrait pas négliger l’influence homosexuelle : le trait aphoristique s’adresse aussi (et surtout) à un jeune lecteur, que Gide espère former, c’est-à-dire révéler à lui-même.

 

4. Réceptions de l’aphoriste 

     Cité et loué pour la fermeté et la limpidité de son style, l’aphoriste apparaît avant tout à ses contemporains comme un estimable « styliste ». Pourtant, à une époque qui continue d’opposer savoir et style, ce compliment est aussi un moyen de dénier à l’aphoriste le statut d’écrivain (d’idées). La dépréciation est encore esthétique : par la fragmentation et la théorisation que l’aphorisme introduirait dans l’œuvre, il l’empêcherait d’être une œuvre d’art. Mais l’aphorisme contribue surtout à diffuser une image profondément duelle de l’écrivain : pour les uns, il est un idéologue audacieux et courageux, un « moraliste sans règle fixe, […] sans morale » (René Marill Albérès) ; pour les autres, l’aphoriste est un prédicateur, pire, un pervertisseur de la jeunesse, un mauvais maître, jugé en partie responsable, en 1940, de la défaite française, mais aussi plus largement d’une certaine décadence des mœurs. Par son aptitude à incarner un slogan ou un mot d’ordre, l’aphorisme a cristallisé toutes les attaques et toutes les polémiques à partir des années 1920, jusqu’à la mort de Gide, et même au-delà.

     À l’opposé de cette lecture idéologique de la critique, les écrivains furent surtout sensibles à la portée éthique et esthétique des formules gidiennes. Une première génération de romanciers (Roger Martin du Gard, Jean Schlumberger, Jacques Rivière notamment), dont la plupart s’est liée d’amitié avec Gide, s’était pour sa part contentée de citer, défendre et illustrer les postures défendues par les aphorismes les plus emblématiques de l’œuvre gidienne, ceux des Nourritures terrestres.

 

5. Les aphorismes de Gide aujourd’hui

     Face à l’engouement suscité par l’aphorisme gidien dans les années 1940 à 1960, sa quasi disparition chez les écrivains contemporains n’en est que plus frappante : c’est que l’aphoriste a changé de camp, et qu’il est désormais cité et commenté par les philosophes, voire par les psychologues. Il fait même de régulières apparitions en politique (pensons au nom de parti de Jean-Luc Mélenchon, La France insoumise, inspiré d’un aphorisme de Gide : « Le monde ne sera sauvé, s’il peut l’être, que par des insoumis. » Journal, 1946). L’aphorisme continue ainsi d’assurer à son énonciateur une position magistrale, mais dans un champ élargi. De fait, l’éthique aphoristique gidienne (du bonheur, de la liberté, de la disponibilité, etc.) fait écho aux mots d’ordre actuels, tout en répondant à la quête de sens de toute une génération. Bien que la citation aphoristique rende rarement justice à l’aphorisme gidien originel, et qu’elle ne garantisse pas la lecture des œuvres (rien de spécifique à Gide dans ce phénomène), elle permet à l’auteur de survivre en sage ou en intellectuel engagé, autant de figures qui viennent enrichir l’image déjà plurielle de cet écrivain-Protée.

 

Stéphanie Bertrand

 

Le site du CEG a été réalisé grâce au soutien de la Fondation Catherine Gide, avec la participation de l’Association des Amis d’André Gide. Il a été réalisé en partenariat avec Martine Sagaert, responsable du site originel andre-gide.fr, créé en 2006 avec des étudiant.e.s de l'I.U.T. des Métiers du Livre de Bordeaux.